L’Épervier qui danse - Librairie Plume(s)
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19,30 €  
L’Épervier qui danse

Auteur Julian Kawalec
Editeur : Les Allusifs
rayon : Littérature
support : Livre
type : roman
thème : histoire
ean : 9782922868500
parution : novembre 2006
dimensions : 253 pages ; 11,5 × 19 cm
prix : 19,30 €
disponibilité : présent à Plume(s)
arrivé à Plume(s) : 2008
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L’épervier qui danse évoque crûment l’ascension et la chute d’un être peu scrupuleux, Michael Toporny. Amené à renier sa terre et les siens au nom du développement industriel, mais rejetés par les citadins de vieille souche, Toporny se voit condamné à errer entre deux mondes, jusqu’à sa perte. Composé le désarroi de la paysannerie aux prises avec la ville triomphante. Julian Kawalec dépeint à travers cette quête identitaire une fresque étonnante de la Pologne du XXe siècle.

EXTRAIT La vie de Michal Toporny s’étira sur cinquante ans et, sans se livrer au décompte précis du temps, on peut dire que ce fut une vie à moitié rurale et à moitié urbaine. Durant ces cinquante années, Michal Toporny a fait un long chemin, il s’est trouvé à de nombreux tournants, il a vu et appris beaucoup de choses, il est arrivé très haut à la force du poignet et il aurait pu vivre plus longtemps, mais il se trouve qu’il n’a vécu que cinquante ans ; car lorsqu’il eut atteint le sommet de la hauteur qu’il avait gravie aux derniers instants de sa vie, et qu’il revit la vallée noircie de son enfance et de sa jeunesse, qu’il la regarda comme un oiseau planant haut dans le ciel, alors — en même temps que l’image de la vallée noircie où il ne voyait plus le garçon et le jeune homme qu’il avait été — la mort l’emporta. Il naquit un jour pluvieux de l’automne 1914. Couverte d’un méchant sac pour se protéger de la pluie, la sage-femme du village entra dans la chambre où gémissait Agnieszka Toporna née Duda, la future mère de Michal Toporny qui était sur le point de naître, et l’accouchement put commencer. Tandis que l’accouchement se déroulait dans la chambre où il n’y avait pas de plancher mais seulement de la terre battue polie à l’eau, Wincenty Toporny, le père de l’enfant à naître, se tenait dans la cuisine, derrière la porte étroite, il attendait, et à chaque instant on entendait sa grosse voix : « ça y est ? » Il se mit bientôt à donner des coups de pied dans la porte en demandant avec une impatience grandissante : « ça y est ? » — car il attendait un fils et non une quatrième fille, parce qu’un fils, une fois adulte, ça se débrouille, ça se débrouille mieux qu’une fille. Il finit par s’engouffrer dans la chambre, la sagefemme lui dit que c’était un garçon, il regarda alors sa femme qui s’endormait, épuisée par l’accouchement, et lui dit : « Un fils » ; elle se contenta de hocher la tête, car elle n’avait pas la force de parler, et il s’assit sur une chaise en haletant, comme s’il venait juste de transporter un sac très lourd sur son dos. Il eut soudain l’impression que la sage-femme lui avait menti parce qu’elle l’avait entendu s’emporter derrière la porte et qu’elle savait à quel point il voulait avoir un garçon ; et quand ce soupçon l’eut saisi, il s’approcha du nouveau-né, du nourrisson qui vagissait, il fourra sa main dans les langes, entre les cuisses jaunes de l’enfant, parce que cet homme stupide et coléreux voulait vérifier lui-même si c’était vraiment un fils. Il avait tenu à le vérifier lui-même parce qu’il voulait un garçon, parce qu’un garçon, une fois adulte, ça se débrouille ; il se rassit et dit à la sagefemme ce qu’elle avait été la première à savoir : « C’est un garçon. » Il y eut alors un long moment de repos et de silence, mais le temps ne lambinait pas pour autant et, chargé d’une nouvelle tâche, il se mit vite à tracer un itinéraire de cinquante ans à l’intention de ce gosse emmailloté dans des chiffons blancs, pour cette créature tremblotante qu’un grain de sable aurait suffi à tuer ; et déjà apparaissaient au loin des routes, des pentes et des montées ; déjà se formaient les plaines que fouleraient les pieds de celui qui venait de naître, déjà le vent commençait à rabattre et à amasser l’air qu’il respirerait, l’espace préparait la place qu’il remplirait de son corps ou, encore, qui serait remplie par celui-ci. La terre et l’air entamaient un nouvel ouvrage, comme chaque fois que vient au monde un mioche, un gosse tremblotant qu’une goutte d’eau pourrait étouffer. Par la suite, les trois filles qui étaient nées avant Michal mourraient de maladie en bas âge, si bien qu’il ne resterait que ce seul et unique fils, Michal. Wincenty Toporny porta les jolis petits cercueils à l’église et au cimetière tout seul ; sa femme était restée à la maison parce qu’elle avait quelque chose aux jambes, et les gens ne font pas de cortège derrière les cercueils des petits enfants ; il les emporta à un mois d’intervalle, l’un après l’autre, les tenant sous le bras car ils étaient si légers qu’il était inutile de les hisser sur l’épaule. Si quelqu’un l’avait regardé de près, il aurait bien vu qu’il était triste, mais aussi en quelque sorte fier d’avoir à porter son malheur et ces petits cercueils qui contenaient ses enfants morts, ces êtres qui avaient été si voraces de leur vivant, et de les mettre lui-même en terre au cimetière ; c’est pourquoi si quelqu’un l’avait regardé de près, il aurait vu sur son grand visage mal rasé non seulement de la tristesse, mais encore une espèce de satisfaction ; comme si on pouvait se réjouir de la mort des enfants, se réjouir de porter au cimetière des enfants plutôt que des vieux que la mort doit prendre de toute façon ; c’est pourquoi Wincenty Toporny portait ces petits cercueils non comme s’ils contenaient des enfants morts, mais comme s’ils étaient vides, comme s’il apportait ces petits cercueils vides à ses enfants vivants en guise de jouets pour qu’ils jouent à l’enterrement, pour qu’ils y mettent des poupées de chiffon et des fleurs, fassent semblant de les enterrer dans la terre meuble, pour qu’ils en rient et se réjouissent que l’enterrement ait réussi comme un vrai. Le vrai, celui de Michal Toporny, né à l’automne 1914, a lieu cinquante ans plus tard, en septembre 1964, dans une grande ville. Il fait chaud et le soleil brille tandis qu’on le met en terre au cimetière de la ville, parmi de belles tombes ; ce cimetière est obligé de l’accueillir et de devenir son cimetière, parce qu’il a bien mérité ce caveau maçonné et cette stèle de marbre dans un grand cimetière de la ville. Tristes et silencieux par profession, les fossoyeurs en uniforme ouvrent la grande grille devant celui qui était né dans une maison où la terre battue tenait lieu de plancher, et les paysans qui sont venus aux obsèques pensent sans doute à leur propre vie, car ils frémissent de fierté en franchissant la grille puis, avec cette fierté dissimulée et avec étonnement, posant n’importe comment leurs pieds sur la large allée recouverte de gravier, ils se joignent au cortège, à la foule dense, aux couronnes et aux fleurs qui accompagnent le cercueil de l’ingénieur Michal Toporny, directeur général d’un important groupe minier, vers son tombeau ouvert, plus précisément vers le caveau qui sera — comme aiment à le dire ceux qui veulent flatter la terre — sa dernière demeure.


l’auteur :
Julian Kawalec : +


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